Janine Reis a immédiatement exposé son intentionnalité et l’a sans cesse rappelée au cours de ces quatre jours. « Ne donnez pas l’impression que vous avez appris un rôle, vous ne chantez par un rôle, vous êtes le rôle. C’est votre sincérité qui parle ». « Vous ne faite pas appel à votre mémoire. Vous improvisez. Vous cherchez vos mots. Ils doivent être les vôtres » . Parfois elle rappelle à l’ordre : « On entend de belles voix mais on n’est plus dans la situation ». « Ne vous laissez pas prendre par la mélodie ». « Vous accordez trop d’attention à votre voix, pensez uniquement à la situation ». Janine Reiss à initié sa démarche en focalisant sur les silences, sur la suspension du temps. Cela résonne avec Serge Boimare qui parle de temps de suspension pour laisser la pensée frayer vers les aires de l’abstraction. Elle donne du sens à son exigence : « Avec un silence, le spectateur attend, il devient impatient, puis vous lui donnez satisfaction ». « Il ne faut pas que le sentiment soit là dès le début. Il faut le construire ». Immédiatement l’intensité dramatique est là. Sans cesse elle renforce le sentiments de compétence afin d’engager le chanteur dans le défi vis à vis de soi : « Vous n’avez rien à prouver quant à votre voix. C’est une grande voix. Alors n’hésitez pas à tirer tout ce que vous pouvez d’elle ». Elle félicite, encourage du geste et du regard, fait applaudir. Elle leur rappelle qu’ils sont bons chanteurs, bons musiciens, bons solfégistes. L’atmosphère est détendue, la bonne humeur règne, les chanteurs, à l’aise, osent. Les progrès sont là. Etonnant à quelle vitesse ils intègrent les conseils. Mais cette montée vers la musique intérieure, révèlent les fragilités techniques que l’adhérence à la partition masque habituellement. Alors Janine Reiss se montre exigeante. Encore par le sens. Elle explicite le lien entre les croches et la situation. Elle s’excuse d’insister. Pour éviter les crispations. C’est la partition qui fait tiers. La pianiste, très attentive, prend le relais. Par un accord, elle formate la note dans la tête jouant sur les neurones miroirs. Un fa# de roméo ne vient pas malgré plusieurs essais. Manifestement un circuit neuronal est trop activé et empêche l’émergence du circuit de la bonne note. Janine Reiss sait. Elle décroche et se met à raconter une histoire. Ce faisant, comme dans la Madeleine de Proust, elle laisse les circuits neuronaux reposer pour redonner sa chance au circuit visé. Et ça marche.
Vous voyez le grand moment que j’ai vécu ? Un modèle de médiation cognitive. De quoi inspirer bien des enseignants.

PS : L’accompagnatrice au piano, Anne Marie Podevin, est aussi quelqu’un de remarquable. Un tel degré d’expertise est un ravissement. Sa concentration, sa vigilance à la partition, son attention souriante aux chanteurs, son souci d’être comprise et, simultanément, cette transcendance de la partition, qui exprime toute son intériorisation de la musique. Anne Marie Podevin mériterait un article car elle nous offre un modèle de médiation cognitive.