En mai 2007, à Clermont-Ferrand, j’ai assisté à la Master class de Térésa Berganza organisée par le Centre lyrique d’Auvergne autour du thème « Bizet et la Méditerranée ». Au-delà du chant et de la musique, ce fut une grande démonstration de pédagogie de la médiation.

Térésa Berganza est constamment dans l’alternative positive, dans la médiation du sentiment de compétence et de la modifiabilité.

Térésa Berganza interrompt rarement le chanteur. C’est plus souvent ce dernier qui, de lui-même, s’arrête et exprime son insatisfaction. Térésa Berganza n’émet aucun jugement négatif, n’exprime aucune exaspération. Elle ne lésine pas sur les compliments, qu’elle adresse soit directement à l’élève soit indirectement en prenant un tiers à témoin. Elle applaudit. Dit dans un souffle et en envoyant un baiser : « Brrr …Que c’est beau ! ». « C’est formidable. Tu as complètement changé. Tu le sens que tu as changé ? » « Tu as dans ta voix, dans ton corps des capacités à exprimer ». « Très bien. On recommence. Pour le plaisir ». « Une pure merveille » et elle se jette sur l’élève pour l’embrasser. « Refaite moi le duo d’amour, rien que pour moi ». « Très bien. Pour être dans la perfection il suffit de faire … ». Car elle est exigeante. Mais jamais de reproche direct. Quand quelque chose ne va pas, son regard se retourne vers l’intérieur pour prendre le temps de la réflexion. Elle possède toute une panoplie de savoirs faire pour guider l’élève vers le progrès avec un sens aigu de la Zone Proximale de Développement. Elle n’exige que ce que l’élève peut atteindre par un travail. Elle suggère : « On pourrait essayer ceci pour voir… .Oui c’est mieux comme ça ». « Très bien. Refait le uniquement en tralala. Sans les paroles ». « C’est parfait. Tu es jeune tu peux faire ceci, cela… ». « Il faut chercher. C’est beau. Cherche la beauté ». Elle revient à la partition, comme un tiers qui s’interpose entre elle et le chanteur. « On a toujours de la technique à retravailler. On a sans cesse des doutes ». Elle chante elle-même la mesure à reprendre. L’élève chante aussi mais en « disparaissant » dans la voix de son Maître. Autre méthode, elle va caricaturer le défaut, qui alors n’est plus celui de l’élève, mais qui, par effet de repoussoir, va spontanément amener l’élève à corriger son défaut. Elle donne du sens. « En spectacle, c’est le rôle qui chante. En Master class c’est le chanteur qui chante ». « L’endroit où tu produis le son dans ta bouche change complètement la sonorité ». « Fais attention, ici, ne force pas ta voix, ce duo est très dangereux ». Elle travaille beaucoup le corps, l’équilibre, la respiration, le ressenti physique. « Quand je chante ceci, j’ai telles sensations dans mon ventre ». Elle va prendre la main de l’élève et la poser sur son ventre pour qu’il éprouve le ressenti physique du chant.

On sent le chanteur en confiance. Il se consacre entièrement à son chant, et n’a pas, en plus, à se protéger d’un Maître qui serait une menace pour son narcissisme. Elle crée un climat d’euphorie qui favorise une dynamique et conduit l’autre à produire de l’intérieur ce qu’elle attend de lui. L’élève n’hésite pas à proposer des idées, à donner son point de vue. Elle ne rejette jamais. En cas de désaccord, dit que c’est un point de vue et avance quelques arguments pour susciter un questionnement. Par sa présence physique forte, sa gestuelle, ses mimiques, elle sculpte la musique dans l’espace et transmet du plaisir à l’élève. Elle pétrit littéralement son élève. Elle le happe pour le conduire vers ce qu’elle attend de lui. Et l’élève se laisse glisser avec bonheur.

Un vrai bonheur… et quels progrès en si peu de temps…

Tous les enseignants devraient assister à de telles prestations pour prendre des leçons.