Je livre ici quelques éléments de réflexion provenant de mon expérience de 10 ans de participation aux commissions d’attribution de dérogations à la carte scolaire à l’entrée en sixième.

Il y a quelques années un assouplissement de la carte scolaire a été décrété. En principe il est plus facile de demander un établissement de son choix. Mais qu’en est-il dans la réalité ? Les demandes de dérogation se focalisent sur quelques collèges à la « réputation bien établie ». Ces établissements n’ont pas des capacités d’accueil extensibles à l’infini. Ils ont des limites imposées par la taille des locaux, notamment le nombre de salles spécialisées, et la composition de l’équipe pédagogique. Une année, le Principal d’un collège déjà « plein » a décidé d’accueillir largement hors secteur. Il s’est retrouvé devant la protestation de tous, familles et professeurs, car les effectifs pléthoriques des classes dégradaient les conditions de travail. Il lui a fallu 4 ans pour redresser la situation. Quatre années pendant lesquelles il n’a accueilli personne de l’extérieur de son secteur. Mais alors me direz-vous agrandissons ces établissements très demandés ? Peut-être souhaitez-vous des collèges deux mille élèves ? La qualité se maintiendra-t-elle dans un établissement de cette taille probablement ingérable. Alors offrons à ces établissements la possibilité de ne pas accueillir certains élèves habitants à proximité, c’est-à-dire dans leur "secteur". Quel sera la réaction des parents qui se verront obligé d’envoyer leur enfant à l’autre bout de la ville sous prétexte que le collège d’à côté ne veut pas de lui ?

Et qui profitera de la suppression de la carte scolaire à la campagne où les collèges sont distants de 10 à 20 km et où il y a des ramassages scolaires organisés par les collectivités locales ?

Mais peut-être veut-on imposer aux collèges le système qui prévaut avec les lycées parisiens ? Les « meilleurs » lycées viennent se « servir » au Rectorat. Les meilleurs élèves pour les meilleurs lycées. Mais est-ce la meilleure solution pour les meilleurs élèves ? Une année, un lycée a constitué une première S avec les meilleurs élèves en maths en seconde. A Noël un tiers de la classe était considéré en échec. Ainsi irons-nous jusqu’à mettre en échec de bons élèves. Des enfants qui vont souffrir, car les dégâts sur l’image de soi et la motivation sont considérables. Et beaucoup de parents qui espèrent obtenir un « bon » établissement pour leur enfant risquent de mettre leur enfant en danger.

Enfin , un autre aspect, laisser se regrouper les « bons » élèves dans quelques établissements prive les autres de leurs éléments stabilisateurs favorisant ainsi les dérives vers des situations critiques.

Alors réfléchissons.

Avec les connaissances récentes que nous avons sur le cerveau et l’Evolution, on sait que tout être humain possède un fort potentiel d’intelligence. C’est même la caractéristique de l’espèce humaine. On sait aussi que c’est par contagion auprès des gens intelligents que l’on actualise son intelligence. Alors veillons à la mixité sociale dans les collèges. C’est un gage de progrès pour beaucoup. Mais les « bons » élèves vont en pâtir me direz-vous ? Réfléchissons. Est-il judicieux d’hyper stimuler les capacités intellectuelles chez un enfant ? N’est-il pas plus humain de développer un panel de compétences de façon équilibrée ? On sait que les enfants dits « surdoués » souffrent de déséquilibres affectifs qui nuisent à leur relation humaine. Peu d’entre eux arrivent à une vie adulte sereine. Par contre on peut prévoir des domaines spécifiques où les « bons » élèves pourront déployer et cultiver leurs capacités sans pour autant les hypertrophier. Au lieu de focaliser sur l’empilement de connaissances (plus ou moins pertinentes du point de vue du citoyen ordinaire) on peut déterminer des connaissances à acquérir en fonction des compétences qu’elles stimulent. On développe alors un enseignement qui humanise l’enfant.

Mais il y a des quartiers où se concentrent les difficultés. Oui ces établissements sont le fruit de leur environnement, notamment des choix faits en matière d’urbanisme. Alors il faut une volonté politique. Refondre la carte scolaire pour éviter la reproduction de ces concentrations sociales sur les établissements scolaires. C’est un travail de longue haleine. On peut, par exemple, jouer sur les frontières pour répartir une partie des élèves sur d’autres établissements. On peut aussi jouer sur les options pour attirer des bons élèves vers les établissement moins favorisés.

A l'image des régroupements pédagogiques qui se font au niveau des écoles dans les campagnes, on peut aussi regrouper quatre collèges, mettre tous les sixième dans l’un, tous les cinquièmes dans l’autre, etc. On provoque ainsi un brassage de population sur quatre zones géographiques. De plus on évite les cohabitations d’élèves d’âges différents, ce qui, au moment de l’adolescence, pose souvent des problèmes aux plus jeunes. Inconvénient, un collège composé d’élèves de quatrième uniquement risque d’être difficile à « tenir ». Autre inconvénient cela allonge les déplacements pour les enfants et les maîtres. Possible en ville cette idée l’est moins à la campagne où les collèges sont relativement distants les uns des autres. Mais dans les petits établissements de campagne le problème n’est pas tant celui de la mixité sociale qu’avoir les mêmes enseignants pendant plusieurs années, ce qui ne favorise pas la diversité des styles cognitifs.

En résumé : En matière de carte scolaire, comme en tout domaine, il convient d’éviter de prendre la première idée qui vient à l’esprit sous la pression de ses émotions. Il est préférable d’adopter une démarche intellectuelle rigoureuse afin de définir les objectifs, d’explorer les possibles, de poser les avantages et inconvénients de chaque alternative, de se doter de critères de choix, d’atténuer les inconvénients de la solution retenue. Le Professeur De Bono de l’Université de Harvard aux Etats Unis a défini un programme ( Cort) pour traiter les problèmes sur la base de la rationalité tout en stimulant la créativité (pensée latérale). La démocratie participative n’est pas un capharnaüm, elle pourrait s'inspirer de cette méthode.